POUET
 
 
Prendre du recul, relativiser, voir le verre à moitié plein, positiver, se consoler sur l’idée que cela pourrait être pire. Est-ce que ça fonctionne ? Est-ce que ton relativisme te fait jouir ? Est-ce que ton lot de consolation te convient ?
 
Te consoler, te rassurer ! De quoi souhaites-tu te rassurer ? Quelle est cette réalité, quel est ce ressenti duquel tu souhaites te prémunir ?
 
Serait-il trop évident que tu n’es pas moins fracturé que chacun des humains que tu contemples ? Serait-il trop intense que d’entrer en présence des scènes qui se dessinent sous tes yeux ? Serait-il trop brûlant que de goûter aux délices de tes terreurs, trop glaçant de jouir de tes merveilles ? Serait-il trop délicieux que de redescendre parmi nous ; redescendre dans le marasme bruyant et salissant de cette humanité de barbare que tu snob ?
 
Ici-bas nous dansons, nous chantons, nous vivons. Nous savons que nous ne sommes pas les plus évolués, les plus doués. Mais nous tâchons de nous aimer comme nous sommes. Nous savons que nous grandissons, nous savons que nous apprenons, nous savons que le but ne compte plus. Chacun des regards que nous partageons comptent. Chacune de nos colères, chacune de nos réconciliations, chacun de nos baisers, chacune de nos danses comptent.
 
Rien ne t’oblige à vivre ici, personne ne t’y contraint. Nous sommes heureux de vivre l’aventure à tes cotés mais si l’expérience qui t’es offerte ici ne te convient pas tu es libre de poursuivre ton chemin. C’est pour toi qui tu vis ici. C’est pour toi que tu ressens ici. C’est pour toi que tu danses ici. Ta souveraineté est totale. Ton champ des possibles est total. Si tu penses que tu nous dois de vivre ici, que tu ne peux en abandonner certains d’entre nous qui comptent sur toi alors tu te trompes. Nous n’avons pas besoin de toi. Nous sommes heureux de jouer avec toi, mais si tu souhaites changer de jeu nous saurons trouver d’autres complices. Évidemment nous pleurerons ta disparition. Mais nous ne pleurerons pas pour toi. Nous pleurerons pour nous. Nous utiliserons le cadeau de ta disparition pour vivre et jouir de l’intensité qu’elle libérera en nous. Nous profiterons de ta disparition pour entendre et expérimenter les enseignements qu’elle nous inspirera. Que tu choisisses de profiter de toi ou non, nous savons profiter de toi. Nous profitons de toi que tu le veuilles ou non, que tu aimes qui tu es ou non.
 
Lorsque la réponse à la question « est-ce que je veux mourir » est une réponse que tu ne peux pas dessiner et choisir seul chacun matin, à  chaque instant, alors tu n’es pas souverain de ta propre mort. Et si tu n’es pas souverain de ta propre mort comment veux-tu être souverain de ta propre vie ? Cette question est la tienne. Sa réponse ne regarde que toi.
 
Il n’y a pas pire ailleurs. Personne ne souffre plus que toi. Personne ne jouit plus que toi. Aucun des humains qui partagent ton réel n’est mieux ou moins bien loti que toi. Chacun d’entre vous se contemple. Chacun d’entre vous se détruit. Chacun d’entre vous se construit. Toutes les formes de conscience que tu perçois sont en face de leur équation personnelle. Aucune de ces équations n’est plus facile, aucune n’est plus difficile. Est-ce qu’être un ours est plus difficile qu’être une fourmi ? Est-ce que le frelon se console de ne pas être une mouche ? Est-ce que le mouton se morfond de ne pas être un dauphin ? Est-ce que la gazelle porte plainte contre le lion ? Les flamants roses organisent-ils une aide humanitaire pour secourir les moineaux blessés ? Les pigeons sont-ils victimes de racisme ? Est-ce que le requin se condamne d’être taillé comme un meurtrier devant l’inoffensif poisson clown ?
 
Ta relativité te nuit. Ta volonté de ne pas assumer ta place te tiraille. Tu n’es pas ici pour imiter un autre. Tu n’es pas ici pour crier à l’injustice de ne pas être un autre. Tu n’es pas ici pour te condamner de tes viles aptitudes. Ce que tu ressens n’est pas relatif. Ta colère n’est pas relative. Ton plaisir n’est pas relatif. Ton appétit n’est pas relatif. Ton désir n’est pas relatif. Ton dégoût n’est pas relatif. Ce qui vit en toi n’est pas relatif, ce qui vit en toi n’est pas cohérent, ce qui vit en toi est.
 
Ici tu ne peux contempler que ce qui t’appartient. Ici tu ne peux entrer en présence que de ce qui vit en toi. Les terreurs qui se présentent à l’extérieur reflètent les terreurs qui bouillent à l’intérieur. Les terreurs qui ne peuvent pas t’enseigner tu ne peux même pas les concevoir, tu ne peux même pas les appréhender. Ce qui n’est pas à regarder pour toi, ce qui n’est pas source d’enseignement pour toi ne peut pas apparaître dans ta réalité. Tu ne peux pas entrer en contact avec une idée qui n’est pas dessinée sur mesure pour toi.
 
Tout ce que tu contemples te ressemble. Tout ce que tu ressens t’appartient. Pointer du doigt et mettre derrière des barreaux le meurtrier ne changera rien. Le meurtrier vit en toi. Le génie aussi vit en toi. Le regarder comme celui qui sait plus que toi ne t’aidera pas non plus. Le médiocre vit en toi. Le beauf vit en toi. Le tendre et l’aimant vivent aussi en toi. Le nazi vit en toi, c’est celui qui est prêt à imposer aux autres le monde meilleur auquel il aspire.
 
Tu n’as pas à bien paraître. Tu n’as pas à être aimable. Tu n’as pas à nous revendre ta bienveillance frelatée. Trépigne autant qu’il te plaira, plonge dans tes caprices, vis tes compulsions, honore ta lâcheté, hurle ta colère, abandonne autant qu’il te plaira. Nous sommes comme toi. Nous sommes impatients, capricieux, lâches, mesquins, traîtres et bourreaux. Et comme tu le vois chez toi cela ne nous empêche pas d’être aimants, tendres, courageux, fidèles, géniaux et délicieux.
 
Plonge en toi, plonge dans tes abysses, nourris-toi de cette vie, de cet univers qui grouille en toi. Ne trie plus tes merveilles de tes terreurs. Ce qui se produit en toi ne se comprend pas. Ce qui se produit en toi se vit. Délectes-toi, reste prêt de toi et saute dans tous les trains, ouvre toutes les portes qui t’inspirent. Tu es chez toi, tout ce qui t’entoure est à toi, tout ce qui vit en toi t’es offert, personne ne pourra choisir d’en profiter à ta place comme personne ne choisis de le nier à ta place.
Categories: Textes

2 Responses so far.

  1. Isabelle dit :

    MERCI POUR « CES » CE TEXTE MAGNIFIQUE

  2. Nanecou laurence dit :

    Merci

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