POUET
 
 
Souviens-toi lorsque nous étions enfants. Souviens-toi lorsqu’en début d’après-midi nous allions jouer. Te rappelles-tu que l’on venait nous chercher pour le goûter ou le dîner alors que nous avions l’impression d’avoir à peine commencé à jouer ?
Nous étions présents à notre imagination, à nos jeux, aux aventures vécues au point que la perception de l’avant et de l’après nous sortait de l’esprit. Souviens-toi comme nous pouvions passer des nombreuses heures à jouer aux jeux qui nous amusaient. Souviens-toi comme à ces jeux nous excellions sans même avoir le sentiment de faire des efforts. Jouer à ce qui nous plaisait offrait de développer des capacités impressionnantes sans même nous en rendre compte. Cette capacité à exceller dans un jeu, dans une technique, dans un art fait toujours partie de nous. Elle est toujours disponible.
 
En grandissant nous avons appris que jouer n’était pas sérieux. Nous avons appris qu’il y a les activités qui permettent d’obtenir argent, statut, réussite, reconnaissance et dignité ; et les activités mineurs, utopiques, futiles et dérisoires. Dans le premier groupe nous n’avons plus le droit d’appeler ces activités des jeux. Il faut les considérer comme sérieuses, importantes et porteuses de grande conséquences. Pour exceller dans ces activités il faut souffrir, travailler et être sérieux.
 
En bon soldat souhaitant bien faire, une grande partie d’entre nous a accepté d’arrêter de jouer. Nous avons accepté l’idée selon laquelle il nous fallait devenir. Il nous fallait nous construire une vie, une famille, une carrière, une réputation, un statut. Comme si nous avions accepté de jouer à un jeu sans nous demander s’il nous amusait.
 
Cette expérimentation a été fructueuse. Le sérieux avant le jeu ne nous convient pas. Ces activités promettent le future mais n’embrasse pas le présent, elles ne nourrissent pas le plaisir de vivre maintenant. Elles nous coupent de notre capacité à oublier hier et demain pour jouir maintenant. Elles rendent « maintenant » inexistant en nous demandant de coordonner consciemment « hier » et « demain ». Je me projette à la fois dans « hier » et « demain » mais je ne suis plus maintenant. Mon rapport au temps devient une course contre la montre, une source d’angoisse. J’en viens à résister au temps, à tenter de le neutraliser, de le démettre de sa puissance.
 
Je te propose de danser avec le temps. Je te propose d’utiliser la puissance du temps au service de ton expérience. Le travail est au jeu ce que le pigeon voyageur est à la fibre optique.
 
Les créateurs, inventeurs, entrepreneurs, sportifs, artistes et autres génies qui t’inspirent ne travaillent pas. Ces êtres reconnaissent que seul le jeu qui les inspire est important. Ils acceptent de laisser naître ce qui les habite sans savoir vers quelle aventure cette progéniture les mènera. Jouir de vivre et soigner cet enfantement leur suffit.
 
Zinedine Zidane a la réputation d’avoir travaillé plus que les autres. Beaucoup de ceux qui ont évolué à ses cotés témoignent d’un engagement en dehors du commun.
Zinedine Zidane ne travaillait pas plus que les autres, il prenait plus de plaisir que les autres. La pratique de son art est et était un moyen d’expression qui faisait jouir Zinedine. Lorsqu’il entrait sur un terrain sa perception de l’hier et du demain disparaissait. Cet art le fascinait et le captivait suffisamment pour que rien d’autre ne compte que la danse de l’instant sur la pelouse avec le ballon.
A cet endroit du temps les efforts ne se sentent plus de la même manière. A cet endroit du temps nous développons une maîtrise et des capacités qui peuvent sembler surhumaine. Parce qu’à cet endroit du temps nous ne sommes pas pour devenir, nous n’investissons pas pour rentabiliser, nous jouissons maintenant de ce qui se vit maintenant.
 
De la même manière Albert Einstein était habité par l’art des mathématiques, Michael Jackson par la musique, Carl Gustav Jung par la psychologie, Gérard Depardieu par l’interprétation, Mohandas Karamchand Gandhi par la spiritualité, Friedrich Nietzsche par la philosophie.
 
Nous utilisons tous plus ou moins cette capacité à faire du temps notre allier en fonction de notre propension à accepter de jouer aux jeux qui nous amusent et qui nous effrayent.
Je ne peux pas copier Zinedine Zidane. Je ne peux pas l’imiter au sens de pratiquer son art pour vivre cette même transcendance. Je peux m’inspirer de lui en honorant les jeux qui me permettent de mettre le temps à mon service.
 
Dans les milieux « spirituels » nous avons l’habitude de sacraliser l’acte juste. Nous cherchons la justesse. Je te propose de remplacer « justesse » par « plaisir ».
Pose l’acte plaisant. Écoute ce qui te fait plaisir. Suis ce qui te fascine, ce qui te captive, ce qui te fait oublier le temps lorsque jouer ton art se suffit en soi. Notre société est si complète qu’elle embrasse toutes les danses, des arts de la paix à ceux de la guerre ton champs des possibles est total, ton inspiration est souveraine.
 
Pour accéder à cette dimension temporelle tu te dois de te reconnaître comme seul capable de juger de ce qui te convient ou non. Seul capable d’aller vers ce qui t’excite au-delà de la morale, de la bienséance et de la doctrine du devenir. Tu te dois de vivre maintenant pour toi et toi seul. Tu te dois de te reconnaître souverain dans ton propre royaume, capable de vivre et de mourir où et quand il te plaît.
Alors le temps devient ton allier. Le temps devient un partenaire capable de te présenter l’extraordinaire. Lorsque tu pleures pour le plaisir de pleurer, lorsque tu embrasses pour le plaisir d’embrasser, lorsque tu mords pour le plaisir de mordre ; le temps peut te dessiner des aventures plus magiques que tes fantasmes les plus exotiques.
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