Et si on devait protéger la planète ? Et si on devait rendre l’endroit dans son état initial ? Et si on devait être certain de ne rien abîmer, de ne pas déplaire, de ne pas souiller, de ne pas créer ? Et si on ne devait laisser aucune trace de notre passage ? Et s’il fallait, avant même de vivre, être certain que notre vie ne change rien ?
 
Ah merde, c’est ce que l’on essaye de faire. Ah merde, on souhaite hygiène, asepsie et stérilité à notre existence !
En parlant de « merde » on va lui rendre sa noblesse.
 
Le monde dans lequel tu vis est un moteur à énergie libre. L’être que tu es est une machine à mouvement perpétuel. Elle se détruit, se construit à chaque instant et renaît perpétuellement de ses cendres.
 
« Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. »
 
Si cette règle est valable pour le monde qui t’entoure, elle orchestre également le monde qui t’habite.
Tu es une machine à transmuter. Tu consommes de l’oxygène et tu fabriques du dioxyde de carbone; tu consommes de l’eau et des aliments et tu fabriques du caca, du pipi et plein d’autres substances sympathiques. Tu consommes de la rancœur et tu fabriques de la colère; tu consommes de la douceur et tu fabriques de la tendresse; tu consommes du rêve et tu fabriques tu réel…
 
Ce monde, cet univers, cette dimension sait très bien ce qu’elle fait. Lorsque ce monde souhaite expérimenter l’humanité, il l’intègre à un engrenage gigantesque. Il la place en un mécanisme qui accueille et chérit tous les besoins, tous les possibles, toutes les expressions de notre humanité. Ce monde fait en sorte que l’empreinte humaine soit une opportunité pour les formes de consciences qui partagent et côtoient l’humanité ici, ailleurs, autour, dedans, hier, demain et maintenant. Cette équation est prodigieuse, cette équation est tout, elle est partout autour de toi, elle est partout à l’intérieur de toi, elle est toi.
 
Ce monde aime ton caca, il t’a précisément dessiné pour être une machine à caca. Il te l’enseigne entre autres lorsque, comme moi, tu peux prendre un plaisir limite orgasmique à poser ta pêche sur ton trône favori. C’est une des manières que tu as de l’embrasser, de remplir ton rôle. Tu offres à ton monde le fruit de la transmutation de ses éléments qui vivent en toi. Ils sont entrés en toi fertiles pour ton métabolisme, ils ressortent de toi fertiles pour le métabolisme d’autres formes de vies.
 
Si tu veux vérifier la fécondité de ton caca, interroge les vers, les mouches et autres bousiers qui se délectent du met de choix préparé par tes soins.
 
Ce mouvement est général. Tout ce que tu es, tout ce que tu fais est régi par les demandes de transmutation de ton monde. Tout ce qui te traverse est prêt à être accueilli à la sortie. Tout ce qui est transformé par toi alimente d’autres expressions du vivant.
 
Ton monde te demande de mettre de la colère là où l’anémie commence à déséquilibrer son souhait. Il te demande de mettre de la tendresse là où la rage prend trop de place à son goût. Il te demande de rire là où la gravité devient trop lourde et de crier là où la légèreté te fait t’oublier.
 
Ton monde a déjà tout prévu pour toi. Ton monde veut que tu le changes. Il veut que tu le pollues, il demande à être détruit, construit, souillé, traversé par ta grâce, imprégné de ta peur, sublimé par ton regard, caressé de ta peau, obscurci par ton déni…
 
Ton caca est divin, ton monde sait en faire de l’or. C’est sa fonction, son grand plaisir. Si ce que tu nommes pollution, inhumanité et destruction te dérange, ce n’est pas par souhait de prendre soin de ton monde, c’est par déni de la sublime matière, fruit du monde que tu es. C’est un peu comme reconnaître que tu aimes le parfum de tes pets (moi aussi alors te fous pas de ma gueule…) !
 
Ton monde ne craint pas le chaos, ton monde est le chaos. Il sait invoquer une page blanche par une glaciation, une guerre nucléaire ou une peste ravageuse; il sait fertiliser ton espèce par un baby boum, une révolution technologique ou une ouverture de conscience ; rien ne lui est impossible. Il sait faire rugir un volcan, l’encourager à brûler, détruire et massacrer les milliards d’espèces qui l’environnent pour laisser sa lave engendrer une fertilité foisonnante. Ton monde est un peintre qui délire sur sa toile.
 
Ton monde à une palette d’outils pour se vivre, se changer, s’arranger et se transcender qui font de lui un compagnon dans lequel tu peux mettre une pleine confiance. Il ne te demande pas de penser sa destination pour lui, il te propose de jouer à travers les décors et les peintures dans lesquels il te plonge. Il te propose de t’amuser, lui s’occupe de créer et d’utiliser tout ce qui entre et sort de toi.
 
Il t’a laissé une marge de manœuvre, un libre arbitre si tu préfères: prendre plaisir à l’embrasser ou prendre plaisir à le défier. Jouir de te vivre en phase avec sa perfection ou jouir de te vivre plus parfait que lui. Tu as le droit de discuter, de débattre, de blablater, de te révolter, de t’insurger, de prétendre à ce qui devrait être et de refuser ton monde. C’est même une des voies qui mène à inventer ton monde. Oui, il a tout prévu, le nouveau, le génie, l’invention provient d’une embrassade comme d’une engueulade. Je te conseille donc de profiter de chacune de ces danses, tu sais comme moi qu’elles regorgent de délices savoureux…
 
Ton monde ne vit pas sur le même espace-temps que toi. Mille millénaires pour toi sont une fraction de seconde pour lui, ta planète est un bac à sable qu’il a vu et verra se transformer sous des milliards de formes. Ta conscience est sa progéniture qu’il a vue et verra expérimenter des milliards de formes…
 
Le moment est venu d’honorer tout ce que tu es de tes mots d’amour à ceux de ta haine, de ta divine sueur à tes crottes de nez, de ta jalousie à ta générosité, de ta mouille au parfum de ton cuir chevelu, de ton ridicule à ton génie, de ton sperme au rugissement de tes rots, de ta rage à l’amour infini que tu portes à ta progéniture.
 
Vois-tu comme lorsque tu aimes, tous ces parfums savent exciter ton désir, inspirer tes créations et féériser ton monde ? Te souviens-tu comme les rots de ton bébé sont une libération? Comme la sueur, le sperme et la mouille de ton amoureux/euse est un élixir; comme la prétention sait te donner le courage de réaliser l’irréalisable; comme le goût de la mort sait te ramener à ton essentiel; comme l’intimité d’une complicité peut caresser la flamme qui crépite au creux de toi ?
 
Le temps est venu de redescendre, de reprendre ta place de joyeux pantin sur le fil de l’instant. Tu n’es pas grand-chose, tu ne changes rien, mais putain que vivre la vie qui est la tienne est terrifiant et merveilleux. C’est le cadeau de ton monde.
 
Profite de tout ce que peut t’inspirer l’instant, hurle, invente, embrasse, rugis, offre, trépigne, glande, mords, prends, construis, acharne-toi, venge-toi, délire, accomplis-toi, soumets-toi, émancipe-toi, abandonne, repose-toi, recommence, détruis, aime, déteste, rêve, caresse, jalouse, renie, procrastine, dévore, accouche, lâche, retiens, vomis, abuse, excuse-toi, pardonne, condamne, juge, pleure et ris…
 
Mais ne plonge pas dans ces intensités qui te vivent en te racontant que cela ne sert à autre chose qu’à simplement jouir de le vivre, jouir de le faire, jouir de l’être, jouir d’y jouer, jouir de vivre, jouir de mourir, jouir de renaître.
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One Response so far.

  1. Claudio R dit :

    Merci Romain,
    j’aime, super écrit.
    Ce texte a libéré un espace immense dans le ventre de cet être humain.
    Claudio.

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