Vivre humain ici est une vie de besoins. Une vie de besoins est une vie d’addictions.
 
Ce que tu es est un canal. Tu es un canal par lequel l’aire, l’eau, la terre et la lumière se propagent. Pour que ton corps vive, pour que ton intégrité se préserve, il te faut les nourrir de différentes denrées.
Ce que nous avons l’habitude de qualifier d’addiction dans notre psychose collective renvoie aux comportements qui tendraient à favoriser le déséquilibre ou le déclin. Ce déséquilibre, ou déclin, est jugé en fonction d’une norme de ce qui est équilibré et de ce qui ne décline pas. Pourtant, tout ce qui est observable dans notre monde relatif est en équilibre instable, passant par alternance d’équilibre à déséquilibre; tout ce qui nous entoure s’incline puis décline.
 
Il ne nous vient pas à l’idée de qualifier de junky dépravée la chenille qui se consomme elle-même pour produire sa chrysalide. Le déclin du soleil à l’horizon n’augure aucun procès pour comportement suicidaire ou flemmardise…
 
Et pourtant, ce qui nous renvoie à un malaise dans la notion d’addiction nous enseigne bien quelque chose. Nous percevons bien une mécanique dont nous souhaiterions qu’elle n’opère pas en nous. Ce que nous observons, c’est une tentative de vie.
 
Ce monde est riche et pauvre, chaud et froid, dur et doux, tendre et violent, haïssable et aimable. De la danse de ces polarités jaillit une vérité subtile à embrasser. Cette danse est merveilleuse et effrayante. Cette danse use de telles intensités qu’avant de se reconnaître capable de vivre et de jouir de ses mouvements, il semble improbable que nous puissions y survivre. Alors nous tentons de ralentir la danse, de la calmer, de ne pas la laisser nous emporter et nous détruire.
 
Chacun use de différentes stratégies (addictions) pour apaiser ce mouvement. De la fumette à la boisson, du sport au sexe, de l’argent au bien-être, de l’épanouissement au développement personnel, de la victimisation à la maltraitance, de la bienveillance à la condescendance, de la révolte au conservatisme, de la boulimie à l’anorexie, de la transcendance à l’éveil spirituel… Chacun tente à ses heures de rester dans le connu, de passer en force, de reproduire ce qui a fonctionné, de se préserver du vide, de l’inconnu de la prochaine scène, de la prochaine intensité, de la prochaine paix, de la prochaine guerre.
 
L’addiction observée sous cette forme n’est qu’une béquille. Une béquille utilisée par celui qui apprend à marcher. Il ne te viendrait pas à l’idée de taper dans la béquille d’un boiteux, ni même de l’incriminer pour le besoin que cette béquille remplit dans son apprentissage.
 
Pourtant nous aimons pointer du doigt l’addiction de l’autre sans regarder que nous non plus nous ne tenons pas totalement sur nos jambes et que notre béquille personnelle nous apaise bien à nos heures.
 
Puisque ce monde est un monde de besoins, le jeu n’est pas de s’émanciper de l’addiction. Au contraire, le jeu est d’aller au bout de ses addictions, de découvrir l’endroit où la béquille ne fait plus son office et d’en choisir une nouvelle toute belle, toute neuve.
 
La joie est addictive, le respect de soi, le don de soi, la rencontre de l’autre et la puissance de ton cœur sont addictifs. L’aventure, l’ambition et la performance sont addictives. L’ignorance et la simplicité, le ridicule et l’autodérision, le sacré et la désacralisation offrent aussi leurs délicieux lots d’addictions…
 
Nos addictions nous caressent, elles nous aident, nous aiguillent, nous redressent et nous affaissent. Nous faisant toucher parfois nos sommets et parfois nos abîmes. Mais la paix ne livre son addiction qu’après une guerre produite d’une dépendance ayant offert l’ensemble de ses enseignements.
 
Alors la paix devient notre nouvelle guerre, notre nouveau jeu, notre nouvelle ivresse. L’ivresse devient le vertige de la présence, l’ivresse de la facilité, l’ivresse de l’intensité, l’ivresse d’un amour reconnu partout et en tout, inévitable, pénétrant, insolent, retournant et délicieusement réconfortant.
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