Tu as été éduqué et domestiqué à te battre pour obtenir. Tu perçois ton monde comme une course à côté de laquelle il est possible de passer.
 
Tu peux perdre ou gagner ta vie. Tu peux être un bon ou un mauvais père, une bonne ou une mauvaise mère. Tu peux réussir ou échouer en amour. Tu peux vivre ou mourir. Ta perception du réel te dit que de tes choix dépendent ta réussite ou tes échecs.
 
Vivre le monde sous cet angle est une expérience de l’instant que tu connais. Vivre ton réel sous cet angle est une course contre la montre qui te pousse à te vendre pour trouver des raccourcis.
 
Tu es capable de t’oublier pour une somme d’argent. Tu es capable de t’oublier pour tirer un coup. Tu es capable de te vendre pour respirer quelques minutes de plus.
 
A la base de cette perception est ancrée la vérité selon laquelle le monde ne t’attend pas. La vie ne t’attends pas, les opportunités ne t’attendent pas, ce dont tu ne profites pas, d’autres en profiteront à ta place.
 
A la base de cette perception est ancrée l’idée que la mort est une punition. L’échec, l’ennui, la petitesse et l’impuissance sont aussi enregistrés comme des imperfections à combattre et terrasser.
 
Si vivre le monde sous cet angle est un jeu qui a porté ses fruits, il n’est pas l’unique jeu disponible ici.
 
Le monde se comporte avec toi à la manière de la danse que tu conduis. Si tu souhaites qu’il te pousse au cul et te mette la pression pour devenir, il sait faire. Mais si tu souhaites qu’il te court après, qu’il se démène pour répondre à tes ordres, qu’il mette à ta disposition une puissance extraordinaire pour t’offrir une expérience merveilleuse; alors il sait aussi jouer à ce jeu.
 
Ton monde peut être sans pitié, pétri d’injustices, de violence, d’ignorance et d’arrogance. Tu sais le voir sous cet angle. Tu reconnais l’injustice des disparités diverses, tu reconnais la violence douloureuse avec laquelle toi, et d’autres, êtes traités. Tu reconnais comme le monde se moque de respecter ta sensibilité.
 
Ton monde est aussi imbibé de clémence. A la manière de la chrysalide qui détruit, intoxique et consume la chenille, tu sais que l’aventure réserve à cet être la transcendance de se découvrir papillon, et ainsi de se vivre capable de voler dans un monde qu’il ne connaissait qu’en rampant.
Sa clémence s’exprime aussi dans la manière avec laquelle ton monde t’offre toujours une nouvelle chance. Une nouvelle opportunité de faire un autre choix. Une nouvelle opportunité de te respecter. Une nouvelle opportunité de jouer. Comme une police fédérale, il te colle aux basques en te proposant toujours de mettre de la lumière là où tu avais choisis de ne mettre que de l’ombre. Tu as toujours l’opportunité de dire que tu les aimes à ceux à qui tu avais oublié de témoigner ton amour. Tu as toujours l’opportunité de dire que tu souffres à ceux qui t’ont blessé sans que tu aies osé leur témoigner. Tu as toujours l’opportunité de faire ce que tu n’as pas osé faire, tu as toujours l’opportunité de plonger dans les jeux autour desquels tu as tourné.
 
A la manière dont la fertilité organique des sols sait se dépasser et renaître, à la manière dont un virus s’adapte pour vivre; ton monde se démerde toujours pour t’offrir l’opportunité de te regarder et de t’aimer dans tout ce que tu es.
 
Cette mécanique te dépasse. Tu n’as rien pu faire pour que la vie reprenne ses droits sur les débris d’un désastre.
Courir après la vie est pourtant posé sur l’idée que la vie ne sait pas faire. Que la vie peut t’oublier, oublier ce dont tu as besoin, oublier ce dont l’humanité a besoin, oublier ce dont la vie sur cette planète a besoin. Mais la vie a su faire avant toi et elle saura faire après toi. Tu es le fruit de la manière dont la vie a su faire depuis des milliards d’années.
 
Tu es la vie qui dit que la vie ne sait pas faire. C’est ta reconnaissance de toi que tu regardes en observant ton monde sous cet angle. C’est de ta capacité à avoir fait battre ton cœur des milliers de fois, sans même y penser, dont tu doutes. C’est de la danse des cellules qui font vivre et renouvellent ton corps dont tu doutes. Ce sont des innombrables mutations génétiques qui ont engendré ton corps dont tu doutes.
 
Depuis ta tendre enfance, tu as pratiqué et été traité selon des comportements sociaux, alimentaires et affectifs dont les croyances de ta société disent aujourd’hui qu’elles sont mortifères. Et pourtant qu’est-ce que tu es belle. Qu’est-ce que tu es beau. Qu’est-ce que la vie coule dans tes veines, qu’est-ce que tu pleures, qu’est-ce que tu ris, qu’est-ce que tu vis.
 
Le jeu qui consiste à courir après la vie se nourrit de tes doutes vis-à-vis de l’évidence. L’évidence est que tu es le fruit d’une complexité et d’une intelligence qui te dépasse. L’évidence est que tu vis dans un corps qui est le dernier cri de l’évolution de la vie, ici, dans ton espace-temps. L’évidence est que tes capacités intellectuelles n’arrivent pas à la cheville de l’intelligence qui conçoit ton monde. L’évidence est que tu n’es pas ici pour combattre cette intelligence mais pour profiter de l’aventure qu’elle te dessine sur mesure à chaque instant.
 
Observé sous cet angle, on va maintenant pouvoir jouer à ne plus courir. On va s’arrêter. On va poser nos fesses dans la salle de spectacle de la vie, et on va laisser le show nous emporter. On va pouvoir flâner, se reposer, perdre notre temps, nous ennuyer, prendre le temps de nous faire plaisir gratuitement.
 
En amorçant ce mouvement petit à petit, voyant que nous ne lui courons plus après, la vie va elle aussi ne plus nous fuir. Comme un animal qui se sent respecté. Comme un animal à qui on laisse la liberté de venir vers nous; la vie va nous apprivoiser. Elle va venir vers nous sous les formes et les expressions qui lui plaisent.
 
Nous, nous allons jouir de ces instants de grâce lorsqu’elle choisit de nous offrir sa bedaine pour quelques caresses. Et le reste du temps, nous allons nous occuper de nous. Nous occuper de prendre soin de chez nous. Prendre soin de sortir les poubelles qui empestent depuis tant de temps. Prendre le temps de régler ces démarches administratives qui traînent et s’accumulent. Prendre le temps de soigner, de caresser et de bichonner ce corps qui depuis toujours nous est fidèle. Nous allons prendre soin du jardin en friches, nous mettre enfin à peindre les décorations que nous nous sommes promis il y a si longtemps.
 
Et à chaque fois que la vie toquera à la porte sous la forme d’une inspiration, d’une expiration, d’un amour, d’un ennemi, d’une ambition, d’une réussite, d’un échec, d’une merveille ou d’une terreur; alors nous lui laisserons sa place. Nous n’allons pas la laisser saccager le jardin, déposer ses poubelles ou ravager la déco. Nous lui offrirons le gîte et le couvert. Nous lui offrirons la place de venir nous chanter ce qu’elle est venu conter.
 
Lui offrir cette place revient à vivre avec elle, en temps réel, ce que son conte nous inspire. Nous n’allons pas la laisser dormir dans la chambre d’ami en souhaitant qu’elle s’en aille rapidement. Nous allons vivre avec elle ce que nous sommes. Nous allons nous battre avec elle lorsque cela nous plaît et nous allons faire l’amour avec elle lorsque cela nous plaît.
 
Alors sans même nous en rendre compte, nous vivrons ce nouveau jeu. Nous laisserons la vie courir après nous. Nous laisserons le monde venir nous chercher, nous laisserons la vie apporter ses joies et ses peines. Nous laisserons la vie faire ce qu’elle a toujours su nous offrir, des journées pleines de lumière et de chaleur et des nuits pleines d’obscurité et de fraîcheur.
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