POUET
 
 
On a eu la vague du « retrouve ton pouvoir créateur » qui passe par « reconnais la responsabilité de ta création ». Du coup sous couvert d’aboutir au « je me reconnais être dieu » on a fini par accepter d’être responsable de tout. Note bien que se considérer responsable de rien ou de tout renvoie au même endroit…
 
En dessous de cette nouvelle tentative se cachait l’espoir de trouver la porte de sortie du labyrinthe. L’espoir de s’émanciper de cette réalité morbide, imprévisible et incontrôlable. Alors la pilule du « tu es le créateur » semblait pleine de promesses. Si je réussis à me réveiller dans la peau du créateur que je suis, finies les emmerdes. Je reprends le contrôle de l’histoire et que la maladie, les accidents et la douleur s’évaporent à jamais. Si je suis le créateur qu’est-ce qui m’empêche d’effacer ces hérésies du tableau ?
 
Et là se présente un écueil qui n’en finit pas de me mettre en échec dans les dîners. Je vends cette nouvelle mode du « nous sommes des dieux créateurs de notre réalité » mais je me retrouve échec et mat devant le désarroi. Je me retrouve impuissant devant la douleur, impuissant devant les larmes de ceux que je tente de convaincre. L’autre ressent dans sa chair le deuil, la perte, l’abandon, le handicap, la jalousie, la solitude, la haine, la terreur et moi je viens lui vendre que c’est de sa faute. Je viens lui dire qu’il n’a qu’à reconnaître que c’est de sa responsabilité pour que tout change.
 
Ah oui parce que lorsque je perds ma petite fille savoir que c’est de ma faute change la plaie ouverte qui coule à torrent ? Lorsque mon mari me quitte et me laisse avec les enfants est-ce que savoir que je suis responsable change l’indicible de mon ressenti ? Lorsque mon père cet homme puissant, fin et courageux perd définitivement la mémoire ? Lorsque ma mère qui brille de mille feux à mes yeux se retrouve seule et pleure son amour de toujours ? Lorsque cet homme allongé dans sa pisse sur le trottoir ne voit même plus le sens de tendre la main pour demander une pièce ? Lorsque cette femme ronde, sublime et drôle se morfond de ne pas ressembler à celle qui ferait d’elle une femme désirable et massacre sa fille tentant d’en faire ce qu’elle aurait dû être ? Lorsque ce jeune homme court le monde pour se faire plaindre de l’amour qu’on ne lui a pas offert ? Lorsque cette jeune maman effrayée de se retrouver seule accepte l’inacceptable du père de ses enfants ?
 
On leur dit quoi à eux ? Vous êtes créateurs, assumer vos conneries ?
 
Tu n’es pas créateur. Celle à laquelle tu t’identifies n’est pas créatrice. Celui auquel tu t’identifies est un acteur. Une actrice qui joue un rôle. Un comédien qui enfile le costume de l’instant. Reconnais que l’on ne t’a pas demandé ton avis. Reconnais que si tu as la marge de manœuvre de l’interprétation du rôle, le scripte tu y es soumis.
 
Tu es soumis à la gravité terrestre. Tu es soumise à la dualité. Tu es soumis aux rythmes de cette dimension. Tu es soumis aux douleurs et aux plaisirs de tes corps. Tu es soumis à tes terreurs ainsi qu’à tes émerveillements. Lorsque je te frappe tu souffres. Lorsque je t’embrasse tu ressens. Lorsque la brise te hérisse le poil tu frissonnes. Lorsque l’accident se produit tu es spectatrice de la scène. Lorsque le coup de fil qui change tout advient tu es pour un temps certain propulsé dans un endroit hors de l’espace et du temps. Lorsque ce qui change tout te tombe dessus tu es dénue, sous le choc, perdu.
 
Et tu veux te rajouter une couche d’auto-persuasion à base de « c’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma faute » ? Qu’est-ce qui a vraiment changé depuis la stratégie du « c’est pas possible, c’est pas possible, c’est pas possible » ? Rien. Et pourquoi ça ne change rien ? Parce que ce n’est pas le sujet.
 
On se fout royalement de savoir de qui est-ce la faute. On se fout royalement de savoir pourquoi et comment. Quand papa s’en va je n’ai que l’amour qui me lie à lui qui me saute au visage. Lorsque mon enfant s’en va je n’ai que l’amour qui nous lie qui me possède intégralement. Lorsque le corps de mon amoureuse transpire contre le mien, lorsque ensemble nous dansons hors de l’espace et du temps ai-je besoin de pourquoi et de comment pour m’assurer que ce qui est mérite bien d’être ? Ai-je besoin de reconnaître mon pouvoir créateur pour honorer et goûter la divinité de l’instant ?
J’ai besoin de me rappeler mon pouvoir créateur lorsque je ne veux pas être touché par l’instant. J’ai besoin de stratégie lorsque je refuse que la réalité prenne une autre direction que celle de l’acceptable à mes yeux. J’ai besoin d’imposer du sens au réel lorsque je ne veux pas entrer en contact avec le non-sens.
 
Il n’y a pas d’échappatoire. Rien ne me protège de rien. Chacun de ceux qui partagent ma réalité vont souffrir. Chacun de ceux qui voyagent près de moi vont aimer, être aimés, détester et être détestés. Ils vont aussi souffrir le martyr et jouir comme ni eux ni moi ne savons même le concevoir. Ils vont s’écrouler, ils vont visiter leurs abysses et à chaque chute ils se relèveront et une fois de plus ils iront visiter leurs sommets.
Tu as la marge de manœuvre de jouer le rôle comme il te plaît. Mais tu ne décideras pas de l’avènement du prochain séisme. Tu as la marge de manœuvre de surfer la vague comme il te plaît. Mais tu ne changeras pas le sens du courant. Tu as le droit de nager à contre-courant, de refuser ce qui est, de résister et de souffrir. Mais tu ne changeras pas la réalité de ce mal qui te ronge comme tu n’altéreras pas la réalité de ce désir qui te possède !
 
Le sujet de ton existence c’est ce que tu ressens. Le sujet de ton existence c’est ce qui vit en toi maintenant. Le sujet c’est l’attraction, la répulsion, la jalousie, la haine, le désir, le dégoût. Les cadeaux sont les intensités que tu traduis par tous ces mots. Les trésors sont ce qui se produit en toi. Le trésor est si disponible que s’en est déroutant. Trop beau pour être vrai. Trop facile pour être rentable. Le cadeau c’est d’embrasser et de mordre comme et quand il te plait.
Ton besoin de repère est désuet. Tes repères te mentent. Ta norme n’existe pas. Ta cohérence est une fumisterie. Ta prétention de constance est une insulte aux visages de ceux que tu rencontres. Tu cherches désespérément une norme à laquelle te conformer. Un rang dans lequel te rassurer. Mais ça ne fonctionne plus. Pire que cela tu as choisis en conscience de marcher sur le chemin de ton rêve. Et dans ce rêve tu es celle qui définit ce qui mérite d’être ou non. Tu es celui qui reconnais ce qui est ou non. Personne ne peut plus rien pour toi dans cet endroit. Personne ne sait mieux que toi pour toi dans cet endroit.
 
Tu es exaucé. Le champ des possibles t’es ouvert comme jamais. Tu ressens comme tu es seul juge et douanier de tes propres frontières. Tu sens comme tu es seul à choisir tes limites.
 
Oseras-tu vivre qui tu es ? Oseras-tu t’aventurer là ou tes yeux sont effrayés mais là où ton cœur palpite ? Tu connais déjà la réponse à cette question. Tu as déjà répondu mille fois OUI !
 
Alors rien ne presse. Inexorablement tu voyages vers le fruit de tes choix. Inexorablement tu es guidé vers le vœu de tes prières. Tu n’as rien à faire, à choisir ou à penser pour cela. Ton souhait est déjà exaucé. Laisse la magie se produire. Pleure autant que nécessaire. Ris autant qu’il te plaira. Traîne, procrastine, jette-toi à corps perdu si le cœur t’en dit. Si ton comportement ne change pas la destination, il a cependant une incidence directe sur la manière dont tu t’autorises à jouir de ce qui est maintenant en toi. Le jeu est gratuit. Tu as le droit de te brider, de te contraindre, de t’astreindre à la discipline ; comme tu as le droit de t’expanser, d’échouer, de transgresser, de dépasser les bornes et d’abuser.
 
C’est finalement le principal. Est-ce qu’atteindre le paradis en vaut la chandelle si pour se faire il te faut visiter tous les recoins de tes enfers ? Est-ce que la plus extraordinaire des destinations mérite que tu t’imposes le martyr ?
 
Fais comme il te plaît. Accorde-toi le luxe de cet instant sur mesure. Cette possibilité de reculer autant qu’il te plaira. Ce privilège du ridicule, de la lâcheté, du courage, du repos et de l’ennui.
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